Pourquoi la gauche a abandonné les classes populaires ?

Par Marine
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Si les inégalités ont toujours fait les choux gras de la gauche, les hommes et femmes politiques d’aujourd’hui ont abandonné la lutte des classes pour se focaliser sur les inégalités qui ont trait à la couleur de peau, au genre, au sexe, au quartier de résidence. Les classes populaires qui se sentent délaissées le leur rendent dans les urnes.

Une grande majorité des français qui ont porté Marine Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2017 venaient de la gauche. Si certains sont devenus de vrais « frontistes », d’autres ont simplement exprimé une voix contestataire. Ils avaient en tout cas un point commun : la désagréable impression de ne plus se reconnaître dans une partie de la société. Le professeur des universités à Sciences Po Pascal Perrineau note dans son dernier ouvrage Cette France de gauche qui vote FN (éd. Seuil) qu’un bon nombre d’anciens électeurs communistes ou socialistes ont voté pour le Front National (devenu le Rassemblement National) sans avoir l’impression de renier leurs convictions. Il s’agit pour la plupart d’électeurs de milieu populaire (ouvriers, employés, chômeurs, petits boulots, bas de la hiérarchie des revenus) résidant dans des territoires de la périphérie et dans d’anciens bassins industriels touchés par la crise, les processus de délocalisation et de désaffiliation sociale. Nombre d’entre eux sont convaincus que ce n’est pas eux qui ont changé mais que c’est la gauche qui les a abandonnés.

À gauche, la sociale-démocratie n’intéresse plus. On est soit rallié, comme notre président de la République, au mondialisme ; soit au gauchisme post-marxiste, idéologisé par le postmodernisme et la French theory. D’ailleurs Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre de l’Économie avait provoqué un incident significatif en décembre 2015 lorsqu’il a répondu sur le plateau de BFM à une question de Jean-Jacques Bourdin qui lui demandait de se mettre dans la peau d’un chômeur : « Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout de l’autre, j’essaierais de me battre d’abord ». Des mots d’une violence comparable à ceux de Lionel Jospin qui déclarait devant les ouvriers de Michelin en 1999 : « Il ne faut pas tout attendre de l’État. »

« Le mouvement des gilets jaunes a mis en lumière l’absence de cohésion sociale. »

L’État providence n’a-t-il pas justement été mis en place pour garantir aux travailleurs français d’être protégés contre les « risques » de vieillesse, de maladie, de chômage, et familiaux ? Le mouvement des gilets jaunes qui a éclaté le 17 novembre 2018 nous a permis de mieux nous rendre compte du ressentiment des classes dites populaires envers les hommes ou les femmes politiques traditionnels. On se souvient du cri de détresse d’Aloïs, dans une courte vidéo enregistrée depuis son poulailler gilet jaune sur le dos. L’éleveur de volailles de Bresse qui fournissait pourtant la table de l’Elysée y racontait son quotidien difficile en soutenant au président Emmanuel Macron qu’il ne méritait pas de consommer ses volailles. « Je ne m’en sors pas » avait-il ajouté. Difficile de savoir d’où le mouvement est parti. Mais d’une ville à l’autre, la mobilisation citoyenne s’organisait contre la TICPE (Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) avec comme signe distinctif, sur le dos ou posé bien en vu à l‘avant du véhicule, le gilet jaune. Crier le ras-le-bol des impôts fut l’ultime recours d’une France qui s’est sentie abandonnée. Ces gens ont l’impression que les personnes bénéficiaires de l’État providence sont des gens éloignés d’eux, socialement et culturellement. Des gens qui n’ont pas idée de la condition ouvrière aujourd’hui en France. « Mais où va le pognon? » interrogeait alors Jacline Mouraud.

Bien que ce mouvement ait été décrédibilisé par des violences et des heurts à répétition, il a mis en lumière l’absence de cohésion sociale. Selon le sociologue britannique David Goodhart, c’est le résultat d’une trop grande diversification de la société. En effet, la France des années 1950 était un pays stratifié par classes et par régions. Hiérarchisée, la société se comprenait en classes : avec le sous prolétariat en bas de l’échelle, le prolétariat, la classe ouvrière puis la bourgeoisie ou la société capitaliste en haut. Dans la perspective marxiste -dont le Manuel du parti communiste est le texte fondateur – l’histoire des sociétés ne pouvait être que l’histoire de la lutte des classes. De manière générale, la gauche convoquait d’abord le sentiment d’iniquité des classes pour emporter l’adhésion des classes défavorisées.

Avec l’accroissement de la mondialisation qui a été permis par la chute du mur de Berlin, la mobilité du capital, l’urbanisation et l’émergence de nouvelles technologies digitales, les français sont devenus plus libres et individualistes. Les modes de vie se sont diversifiés. Et l’affrontement entre le bourgeois et le prolétaire n’avait plus de raison d’être. À cette évolution des modes de vie, s’est ajoutée la diversité ethnique à travers deux grandes vagues d’immigration : le processus de décolonisation dans les années 60-70 qui a frappé l’Europe de l’Ouest, suivi par les migrations d’Europe, d’Afrique et du Grand et Moyen-Orient à la fin des années 1990.

« Abandonnant la lutte des classes, la gauche s’est focalisée sur ces nouvelles inégalités : celles qui ont trait à la couleur de peau, au genre, au sexe, au quartier de résidence. »

Dans une logique progressiste, les français se sont vu contraints de partager leur territoire, leurs revenus, leurs service public, et leur histoire avec de nouveaux résidants. Plus la société se diversifie, plus le majoritaire, c’est à dire le français de souche devient l’oppresseur et l’étranger devient l’opprimé car son intégration paraît difficile. Abandonnant la lutte des classes, la gauche s’est focalisée sur ces nouvelles inégalités : celles qui ont trait à la couleur de peau, au genre, au sexe, au quartier de résidence. Les hommes et femmes politiques ont commencé à oeuvrer pour la représentation de la diversité. Peu importe les écarts de salaires entre le haut et le bas ou la précarité, tant que l’on compte le bon nombre de représentants de la diversité dans les institutions, les livres scolaires, les campagnes publicitaires, et même dans nos échanges électroniques avec l’arrivée d’emojis de toutes les couleurs. L’anxiété de la part de la classe ouvrière de partager l’espace économique avec des étrangers a été comprise par les activistes de gauche comme du racisme, ce qu’ils ont jugé méprisable.

Dans le même temps, un phénomène a pris de l’ampleur. Le phénomène Woke qui a été théorisé par des activistes, des idéologues des écoles de pensées postmodernistes dans les années 1960 aux États-Unis , et qui s’est affiné en France avec la «French theory». « Woke » signifie « éveil ». Être éveillé, c’est être conscient quand on est une minorité qu’on a « des droits » dans la société. Il s’agit d’une nouvelle stratégie qui consiste à additionner les minorités : les minorités ethniques, puis les L, G, B, T, Trans, non binaires, auxquels on ajoute les féministes compatibles avec les Trans – ce qui n’est pas toujours le cas – puis l’écologie pour avoir une alliance encore plus grande. C’est comme si le but était de faire du Patriarcat blanc, le nouvel oppresseur. Et ce phénomène a explosé avec le mouvement Black Lives Matter.

« Les Français sont plus que jamais tentés par un vote anti-système en 2022. 49% des sondés affirment envisager le vote blanc et 45% sont tentés par l’abstention. »

Les enjeux sont tellement sensibles politiquement qu’ils emportent l’adhésion. La droite, elle, a contourné le conflit, en partie parce qu’elle s’intéresse moins à la solidarité que la gauche. Et les hommes politiques en place courbent l’échine. L’ancien ministre de l’Intérieur Christophe Castaner par exemple, s’était dit prêt à mettre un genou à terre pour manifester son soutien aux injustices raciales au moment des rassemblements qui rendaient hommage à Georges Floyd, mort étouffé par le genou d’un policier à Minneapolis. Les réseaux sociaux renforcent la mouvance, ce qui effraient les politiques, mais aussi les médias, les institutions et les entreprises. En effet, tous savent qu’un lynchage sur les médias sociaux à coup de hashtag dénonciateur peut leur coûter leur réputation. C’est le cas par exemple de la marque le slip français, qui après avoir été brocardée pour les agissements de certains de ses salariés, grimés en noir lors d’une fête privé, les a licencié. Plus récemment encore, le limogeage du directeur de la rédaction Valeurs Actuelles par la chaîne du groupe TF1 LCI. En fait, il arrive toujours un moment où les entreprises se disent que ça va leur coûter trop cher de résister.

La diversité des modes de vie et la forte immigration ont érodé le sentiment d’obligation mutuelle réduisant la volonté de payer des impôts et encourageant peut-être le retrait des urnes. Selon le dernier indicateur de la protestation électorale établi par la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) et administré par l’institut Opinionway, en partenariat avec Le Figaro, les Français sont plus que jamais tentés par un vote anti-système en 2022. 49% des sondés affirment envisager le vote blanc et 45% sont tentés par l’abstention. Preuve des désillusions de la France post-gilets jaunes.

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